Adhésif n°7 : Libérez les cyclistes enfermés dans les voitures
10 octobre 2008 — adhésif & brique

À l’ennui du confort je préfère vivre dans un monde de poésie et de surprises... Tous les numéros précédents en version imprimable : L’Adhésif, le journal qui vous scotche !

Vous avez le confort de vos sièges moelleux et doux ? Mais pas les odeurs des fleurs et des arbres, odeurs plus intenses à la nuit tombée, odeurs différentes selon les saisons, odeurs de tilleuls, de lilas, de glycines, d’herbe tondue (et parfois des gaz d’échappement, mais au moins je ne suis pas enfermé dans une boîte saturée de pollution).

Vous avez l’habitacle renforcé, les freins ABS, des airbags partout, le GPS ? Mais pas le plaisir de l’imagination et du jeu, les petits bonheurs du trajet quotidien, quand on essaie de toucher ou même d’attraper les feuilles des arbres, comme au manège, quand on les voit qui tombent des arbres à l’automne, quand on roule dessus un peu plus tard dans la saison.

Vous avez une isolation phonique impeccable, pour conduire en toute sérénité, comme dans un cocon ? Mais pas le bruit de la chaîne le soir dans les rues désertes de la ville endormie et celui des pas sur les trottoirs, le son des pneus glissant sur le macadam. (Comme dirait Pierre Sansot : « Existe-t-il plus vrai silence que celui d’une bicyclette cheminant dans la paix du soir ? »)

Vous avez l’autoradio digital, avec lecteur CD option MP3, sept haut-parleurs multi-directionnels, bref le top du design sonore ? Mais pas le chant des oiseaux et les bruits de la ville, les paroles, les cris, les rires.

Vous avez la fermeture centralisée des portes et l’impression d’être tranquille, invisible dans votre voiture dont les vitres fumées vous isole de l’extérieur ? Mais pas la sensation de faire partie du monde, de s’y confronter, avec ce que ça suppose de bonnes surprises, comme le plaisir de sourire à un piéton, un cycliste, de leur parler même.

Vous avez la propreté, la moquette aspirée, les housses de fauteuil et le parapluie au cas où ? Mais pas la boue pendant l’hiver enneigé, la pluie et les flaques d’eau pendant l’automne (pas si souvent au demeurant), la sueur pendant l’été : tout ce qui nous pose dans notre environnement, ce qui nous le fait ressentir intensément.

Vous avez le klaxon ? Mais pas la sonnette et l’état d’esprit jovial qui va avec.

Vous avez le chauffage et la clim ? Mais pas le vent, dur ou doux, qui fait rager ou jubiler, et les sensations qu’il éveille, comme le plaisir de ressentir les saisons. (Pas besoin de partir au ski pour connaître des sensations fortes chaque hiver : une piste cyclable enneigée et en pente, les doigts sur les freins, les pieds prêts à quitter les pédales, et c’est parti !)

Vous avez la satisfaction de ne pas avoir à faire d’effort, juste appuyer mollement sur trois pédales et bouger un peu les bras, presque sans y penser ? Mais pas le plaisir d’appuyer à fond sur les deux pédales, de forcer l’allure (de colère, de bonheur ou d’impatience) sur une piste cyclable le long d’un canal, jusqu’à l’essoufflement.

Vous avez les routes larges et sécurisées (et aussi les embouteillages) ? Mais pas la possibilité d’aller où vous voulez, de traverser un parc, de zigzaguer entre les voitures, de prendre des chemins dans les bois. (En voiture, on est coincé par la ceinture de sécurité, enfermé derrière des portières et cantonné à une route dont on ne peut sortir que quand on nous en donne l’autorisation : le symbole de la liberté ? Avec les pistes cyclables, le risque existe aujourd’hui aussi pour les vélos de se retrouver cantonnés à des espaces définis, alors que son essence est de traverser les frontières...)

Vous avez un pare-brise, les essuie-glaces avant et arrière, le désembuage, les rétroviseurs réglables électroniquement (bref une multitude d’oeillères) ? Mais pas la simple liberté de lever les yeux, de regarder le ciel, les nuages, le haut des immeubles ou la cime des arbres.

Vous avez la puissance (et la lourdeur) ? Mais pas la légèreté (et la fragilité).

Quand vous vous contentez de traverser la ville, d’aller d’un point à un autre en considérant votre parcours comme du temps perdu, en vous détachant le plus possible de votre environnement, nous, sans même en être forcément conscients, nous faisons de notre trajet un moment particulier. Nous donnons aux rues et aux quartiers traversés une âme, quelque chose qui ressemble à du vivant. Nous n’admirons pas le paysage, nous le faisons. Quand vous entrez dans votre véhicule et refermez la portière, vous faites corps avec votre voiture, elle devient comme un habit, une armure. Quand nous enfourchons notre vélo, nous ne disparaissons pas, nous restons nous-mêmes et, plus encore qu’un piéton, nous devenons corps, muscle, mouvement, sensation.

Je crois que c’est au moins pour toutes ces raisons que j’ai fait le choix de rouler à vélo en ville (et je me retiens de parler ici de la pollution, de la place excessive prise par une voiture et du vacarme des moteurs). Il me semble que l’on peut vivre de plusieurs manières : chercher à se mettre le plus à l’abri possible, le plus à l’écart de l’imprévu perçu comme désagréable ; ou bien s’ouvrir à l’inattendu et à l’imperfection.

Alors pourquoi les automobilistes urbains ne sortiraient-ils pas de leur cage automobile comme ils se dégageraient de leurs certitudes, pourquoi ne réapprendraient-ils pas à vivre, à ressentir le monde, à respirer, à lever les yeux et regarder les autres ? On peut toujours rêver, non ?

Nicolas & Benjamin

Retrouvez cet Adhésif en version imprimable, avec les images et tout et tout, ainsi que tous les autres numéros : L’Adhésif, le journal qui vous scotche !