Vidéoprotection, piège à moutons !
24 octobre 2008 — vidéosurveillance

Constatant l’installation, après les élections, de nouvelles caméras de vidéosurveillance dans l’espace public, la CREP avait interpellé le nouveau maire et ses adjoints, en juin dernier, leur rappelant leurs promesses de campagne. Elle attend depuis une réponse, en vain... Dernièrement, la municipalité a annoncé la création d’un « comité d’éthique de la vidéoprotection » : un basculement sémantique inquiétant...

Combien coûte la vidéosurveillance urbaine ? Son efficacité a-t-elle seulement été prouvée ? Comment influence-t-elle nos comportements et notre vision de la société ? Autant de questions qui ne sont jamais abordées par les politiques et rarement par les médias. La présence de caméras dans l’espace public concerne pourtant l’ensemble des citoyens, puisque personne ne peut se soustraire aux regards intrusifs d’un dispositif aussi dense qu’à Strasbourg.

Un comité des tiques qui ne grattent pas

Le comité d’éthique sera « démocratique » ! Allons bon, ces cliques d’experts ne sont convoquées que lorsqu’un pouvoir a besoin de légitimité : soit elles appuyent des décisions déjà prises, soit leurs avis sont rangés dans un tiroir quand ils sont contraires aux intérêts des mandants. Pour une municipalité qui se prétend en rupture avec la précédente sur la démocratie locale, il est paradoxal de tenir éloignés les Strasbourgeois de ce sujet, au moment même où elle lance ses conseils de quartier. Aux citoyens les terrains de baskets et les crottes de chiens, la vidéosurveillance c’est pour les « spécialistes » ! Pour permettre une réappropriation populaire de ce débat, il faudrait déjà disposer de statistiques non tronquées... Quand Fabienne Keller attribuait aux caméras boules une baisse de 30 % de la délinquance de voie publique au centre-ville, elle oubliait de préciser qu’il n’y avait aucune caméra à Neudorf pour expliquer une baisse pourtant identique. Des chiffres que Strasbourg Pravda Magazine pourrait publier, de même que les études qui démontrent le fiasco de la vidéosurveillance anglaise. Au fait, les délibérations de ce futur comité seront-elles filmées ?

Et la surveillance devint « protection »

Le nom même de ce « comité d’éthique de la vidéoprotection » lui interdira toute réflexion critique. Ce terme a été inventé par les industriels de la vidéosurveillance pour nous la faire accepter sans sourciller. Roland Ries le reprend bien sûr de manière « non idéologique »... Rebaptiser ainsi ce maillage de mouchards numériques, c’est en faire un outil high-tech et inoffensif, désormais garant de nos libertés, puisqu’un sondage nous dira bientôt sans doute que 99 % des gens veulent êtres protégés... C’est surtout dépolitiser cette quincaillerie, nous faire oublier qu’elle participe d’une surveillance généralisée (dont Edvige et compagnie), nous interdire finalement de penser qu’elle est un instrument de contrôle social. Faire passer pour une garantie de liberté le fait d’être en permanence épié (1), c’est vouloir nous mettre le doigt dans l’œil !

Les sans-voix dans le collimateur

Ce changement de vocable nous fait glisser de l’espace commun à la sphère individuelle : la vidéosurveillance nous surveillait tous, tandis que la vidéoprotection me protège des autres. Une dérive à rapprocher de celle de la « gauche » qui a abandonné la solidarité pour l’individualisme néolibéral. Or nous crevons de ces replis sur soi, de ces suspicions envers celui-qui-a-moins-que-le-peu-que-j’ai-qu’il-pourrait-me-prendre. Celui dont les caméras scrutent le délit de sale gueule et qu’elles nous désignent comme cible : le petit délinquant, l’incivil, le pas-comme-il-faut, le faux pas, le mendiant, le pauvre, l’étranger, le zonard qui parle mal et fort... C’est que le populo qui ne vote pas, ou vote mal, constitue un fameux bouc émissaire (2) pour des élus qui préfèrent déclarer coupables les victimes d’un système qu’il ne faudrait surtout pas remettre en cause. Pendant ce temps-là, la crise fait rage et les grands délinquants de la finance restent bien protégés, toujours aucune caméra pour les contrôler. La vidéoprotection porte finalement bien son nom...

Notes

(1) « Globalia, où nous avons la chance de vivre est une démocratie idéale. Chacun y est libre de ses actes. Or, la tendance naturelle des êtres humains est d’abuser de leur liberté, c’est-à-dire d’empiéter sur celle des autres. La plus grande menace sur la liberté, c’est la liberté elle-même. Comment défendre la liberté contre elle-même ? En garantissant à tous la sécurité. La sécurité, c’est la liberté. La sécurité, c’est la protection. La protection, c’est la surveillance. La surveillance, c’est la liberté. » J.-C. Ruffin, Globalia.

(2) Dominique Straus-Kahn, qui compte Roland Ries parmi ses soutiens, théorisait, dans son livre La flamme et la cendre, l’abandon nécessaire par la gauche des classes défavorisées : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. »


Vidéosurveillance à Paname
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« Vidéoprotection : Installation du comité d’éthique » (DNA du 19 décembre 2008)
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